VITVLA

11/02/2023

VITVLA. L'histoire se situe en Campanie, vers l'an 75-65 avant notre ère. Elle raconte la vie d'une femme gladiateur, née esclave, qui, après la révolte de Spartacus, se verra rachetée par un centurion de la VIIIe légion de César, Marcvs Cassivs Scaeva.
©️LDG.ROMANS Tous droits d'auteur réservés INPI 

"Il arrive qu'en sondant jusqu'aux tréfonds de nous, de ne pouvoir trouver de limite au désespoir.
De cette existence étouffée, inachevée, imparfaite, il en inférait avec raison que l'épuisement me talonnerait en creusant toujours plus profond.
Ma vie s'entrouvrait, abîmée de cet abîme insondable, qu'au fond je ne cherchais plus à remonter. Je n'avais plus ni l'élan, ni le courage de revenir à la surface. Sans doute l'endroit m'était si familier, que dans son obscurité, j'en oubliais cette paix tant espérée.
Qu'y avait-il en moi qui me retenait sinon cette colère trop violente, qui ne pouvait se montrer en surface, et qui n'attendait que de se résorber d'elle-même ?
Le corps finira par lâcher cet esprit dans sa lutte, mais bientôt, toute cette rage chassée ici, ira se dissimuler ailleurs.
De rouge sang ou vert-de-gris, mon teint s’altérait chaque jour, quand mon cœur s'imprégnait d'une pourpre fatale. Ce monde immonde aura anesthésié mon âme, quand aucun ne l'aura vue mourir.
Malgré tout, les dieux allaient m'entendre et leur réponse irait au-delà de l'attente."

Par Hercule, je crois t'entendre d'ici me dire, que je manque d'égards envers mon maître en racontant ce que beaucoup ont été incapables d'articuler. Mais qu'attends-tu de ce longue épître, vas-tu me dire?
Ce livre raconte ce jour fortuné où le maître m'acheta, moi la plus infâme des servantes, dont le nom était devenu synonyme de vomissure de Vénus, dans toute la Campanie.
Je veux que tu saches que cet homme au front sévère et noble, m'a planté au milieu de ses vignes, pour me guider à travers le monde effrayant des hommes.
Quand la colère ou l'amertume me reprend, à quoi bon user ma dent contre les autres, je cours me réfugier vers tous ses souvenirs heureux. Les sons et les odeurs reviennent et me guérissent de cette mélancolie.
Daigne seulement lire ce morceau de vie, même si sa longueur t'effraye, même si cela heurte tes pensées délicates, je m'y suis efforcée d'y jeter toute la vérité, sans sublime inspiration.
Je t'offre ici l'ouvrage d'une vie, c'est un présent bien humble, c'est le plus beau que je puisse te faire.
Je le place sous ta protection, toi mon ami le plus cher. Adieu.

« Je n'ai jamais connu de vie aussi rude, aussi tumultueuse que celle dont je vais te conter l'histoire. J'ai foi en l'âme immortelle, mais me croiras-tu si je te dis que l'une de ces vies demeure à ce jour, celle qui s'est inscrite passionnément dans ma mémoire. Cela expliquerait bien des choses dont je ne me sépare jamais de vie en vie… cet esprit farouche, celui d'une écorchée vive, et ce cœur brûlant, passionné, épris de liberté qui ne palpite qu'à la vue de ces lieux de combats.Je suis née dans le ludus de Capua, du ventre d'une esclave, condamnée à le rester jusqu'à la fin de mes jours. Voici d'où je viens et où le premier jour, j'ai poussé ce cri sauvage et vainqueur du nouveau-né qui réussit à s'extraire vivant du ventre déchiré de sa jeune mère. On trancha notre lien, puis, sans attendre, on jeta le corps inerte de la pauvre fille aux feux des Enfers.Ce cri, je l'ai poussé tout au long de ma vie, tout au long de mes vies, pour repousser la mort chaque fois que je l'ai crue toute proche. Une grande partie de mon existence a été enfouie, oubliée, trop occupée à me préparer à la rude vie en caserne.Enfant, j'ai servi le maître sans jamais chercher à gagner sa bienveillance ou à exciter sa pitié quand bien d'autres auraient saisi l'eau qui fuit loin des lèvres du boucher. Ma nature trop fière, trop libre faisait frémir mes naseaux. Aussi devant l'adversité, devant la menace des mâles, devant les outrages dont on me déchirait en secret, mes naseaux restaient largement ouverts.Penses-tu que j'allais permettre, que dis-je, que j'allais tolérer, que j'allais me résigner à vieillir des ardeurs des hommes ? Hé bien, tu te trompes si tu t'imagines qu'il manquait en moi cette dignité, cette force. Les Furies, elles-mêmes, surprises par mes cris, sortirent des Enfers pour me regarder me débattre. J'allais jouir de leur faveur. Ces chiennes d'Hadès déchaînèrent en moi la colère et la puissance. Grâce à elles, je me révélais bientôt téméraire et brutale devant chacun qui voulait me surprendre, je hurlais ma volonté, me montrais plus obstinée que jamais et triomphais à force que d'offrir une résistance remarquable car peu commune pour une femelle. À cela, d'aucuns allaient enfin me respecter.À peine pubère, personne à la caserne ne s'étonna de me voir en armatura, sur le sable de l'arène, désormais la foule recouvrirait mes cris de liesse et de gloire et m’élèverait au-dessus des autres. La gladiature allait, sans le vouloir, m'ouvrir les voies vers la liberté et son cri devenait exaltant. La révolte du Thrace était proche, et avec elle, j'allais exprimer mon envie de vivre, j'allais de nouveau pousser ce cri incroyable, fou… pour la dernière fois. »

" Ô Dieux, cette interminable nuit a mis au tombeau tant de mes amis. Tout m'étourdit, toute cette lutte en vain, tous ces combats à mort, toutes ces vies frappées. Pourquoi ? 

Si l'un de mes dieux était à même de m'exaucer, mon souhait n'est pas bien grand, ni déraisonnable. Que mon sort se prolonge ou s'achève ici, à cet instant ! 

C'est bien connu, les dieux t'offrent les plus grands malheurs ou les plus grands bienfaits. Il n'y a rien de plus terrible que de penser continuer à vivre de la sorte. Jusqu'ici rien n'a jamais été à la hauteur de mes espérances. Les Parques ne m'ont guère épargnée jusqu'à présent, elles ont filé ma vie avec un fil trempé dans le sang et l'amertume. Alors que le sort en soit jeté. Morta tranche ce fil une bonne fois pour toutes !

Je fermais les yeux en grimaçant, j'attendis un long moment, m'attendant à recevoir le coup à tout instant... mais rien ne vint.
La rue était paisible. Au loin, j'entendais quelques bruits de charrettes qui s'éloignaient dans la nuit. Le son de leur lent roulis fut bientôt noyé par les flots que déversait la fontaine, près de moi. 
Une boutique avait allumé son four. La lueur de son feu m'apaisa un peu. Le boulanger sorti de nulle part, se posta sur son seuil. J'allais aussitôt me cacher. Accroupie, le dos plaqué contre la fontaine, je serrais la mâchoire.
Tout resta tranquille. J'avais toujours mené une vie de grande agitation et ce calme m'était étranger. Je ne bougeais pas.- Tu sembles avoir froid. Entre, viens te réchauffer près du four.

Le boulanger m'avait débusquée. Il me parlait sans me voir, depuis l'autre côté de la fontaine. Décidément, j'avais été par trop imprudente de me montrer dans sa lumière.

L'homme se décida à m'approcher. La souris que j'étais, restait à le regarder avec étonnement. L'homme insista pour m'offrir de quoi manger à ma faim. Mon ventre se mit à gargouiller. Je me levais pour rejoindre cet être si amical. Il avait cet air de bonté à qui on ne sait rien refuser. Les dieux avaient choisi que je vive."

"Le bruit semblait courir comme un vent furieux à travers toute la cité, que j'étais une louve dévoyée que les vices rongeaient de toute part. Pourtant l'homme qui me faisait face me dévisageait comme on regarde un prodige. Il portait la toge déteinte des mendiants mais son allure entière avait ce rien d'élégant et de fier. Il me barrait le chemin avec une simple branche, à un endroit où la route se resserrait.

- Ô la drôle, la fossoyeuse de Vénus, te serais-tu égarée à travers les champs ? Tu as beau t'habiller comme une femme, tu n'en es pas une. Je  faisais face à celui qui me défiait, muette, plus qu'hébétée.

- Je t'observe depuis un moment traîner sur ce chemin. Te serais-tu égarée ? Crois-moi, tu ne trouveras par ici nulle âme à la recherche de tes plaisirs immondes.

S'il me pensait de ces femmes tout droit sorties d'un bouge quelconque, il se trompait. Je relevais le front avec orgueil, sans chercher à faire taire cet impitoyable bavard. L'homme s'employait à me décontenancer avec force de railleries. J'avais beau tenter de garder une certaine passivité, mes yeux s'écarquillaient de plus en plus à chacun de ses mots.

- Je déteste le scandale et l'indécence. La loi voudrait que l'on étouffe les monstres tels que toi, à la naissance.

S'il voulait me voir affligée devant son cynisme, il se trompait encore.

- D'où sors-tu, toi qui prétends me connaître ?

- Je ne peux supporter ces immondes prostituées qui hantent les monuments funéraires à la nuit tombée, pour faire commerce de leur corps.

Ainsi il m'avait croisée dans les nécropoles de Pompeii alors que j'y cherchait mes compagnons de combat. Je le toisais, ironique.

- Tu es donc de ces hommes qui y traînent sans avoir l'air d'y toucher ?Oui, tu as sans doute entre les jambes quelque chose de plus usé que ton manteau. 

Mes paroles à peine prononcées, l'homme surpris, montra les dents comme un chien sent venir la menace, mais finit par sourire, amusé. Cette joute le distrayait sans aucun doute.

- Ma critique devrait te paraître sévère. Elle est méritée pour tant d'offenses offertes. Et pourtant, tu en ris.

- Ne joue pas à la jeune épousée vertueuse. Tu n'es pas de celles qui ferment leur porte au verrou, la nuit. Il me sera facile de te percer de mon dard si je ne craignais d'être souillé. Ta réputation est connue de tous, Vitvla !

L'homme ne regardait rien dans mon visage que l'effet que provoquèrent ses paroles. Ainsi mon nom était connu jusqu'à la campagne, pourtant je n'avais rien fait pour provoquer cela. Mes pensées se mirent à tourner comme dans un tourbillon de vent. Qu'avais-je donc fait pour mériter toutes ces salissures ? Je levais les yeux vers mon accusateur. Je vis qu'il lisait en moi à cet instant et son large sourire amena la colère en moi. Je devins cramoisie. Le mettre à terre eut été facile pour moi mais quelque chose en lui me retenait de le frapper. Je ne devais en aucune façon dévoiler mon passé dans la gladiature, à quiconque.

- Porte ton voile sur ta face, être impudique. Une prêtresse de Priape que le dieu n'a jamais foutue, il n'y a rien de plus impur à mes yeux.

- Par tous les dieux, je ne suis pas une prostituée ! Que mon petit dieu me damne si je me souviens avoir jamais été touchée par des hommes de mon plein gré. Mais qu'il te punisse sur le champ pour tes propos fallacieux. Qui es-tu pour me condamner sans me connaître ?

- Je suis Marcvs Cassivs Scavea, je suis ton maître !"


Pour rejoindre la maison du maître, nous avions dû emprunter un long chemin empierré, qui grimpait en pente douce à flanc de mont.

Bientôt, l'homme pointa de son doigt l'immense bâtisse entourée de hauts murs de chaux, que l'on pouvait deviner au bout de la route. On avait pris soin d'émonder les arbres qui en cachaient la vue. 

La propriété était posée sur la pente, dans l'écrin de champs aux couleurs chatoyantes.

De ses pères avant lui, Marcvs Scavea possédait ce beau et vaste domaine qui couvrait sans doute plusieurs centaines d'hectares de vignes et d'oliviers, qu'il semblait entretenir non sans peine.

La villa était à son image, sans prétention mais avec juste le confort et le charme rustique. Marcvs ne semblait faire aucun étalage de son rang et de ses richesses.

Sans doute le domaine était-il géré par un intendant, mais ce dernier était grandement secondé par le maître, bien que ce dernier disposait du plus grand privilège donné, celui de ne pas travailler. 

On remarque un tas de choses la première fois mais tout ce que j'en ai retenu alors, c'était le regard de Marcvs posé sur le domaine. Car les yeux sont nos guides dans ces moments de découvertes et d'incertitudes.

À ce moment précis, j'avais cette unique chance de voir le maître sous son véritable jour. Toutes ses méchants mots pour m'accueillir n'étaient qu'un leurre pour m'égarer, qui volèrent en éclats pour s'effacer aussitôt de ma mémoire. 

Je connais les profondeurs du cœur des hommes. Marcvs était un bon et noble maître qui marchait sans orgueil, sans mépris. De ce constat, il en résultat un trouble immense en moi.

Et comme s'il avait lu mes pensées vagabondes, Marcvs me dit d'une voix profonde.

- Ici, tu vivras enfin...

Mon regard se brouilla."

"Toute une saison s'était écoulée dans la maison du maître. Je ne songeais plus aux temps sombres de l'hiver. Tout cela me semblait si loin à présent. Le passé ne s'efface pas aisément de la mémoire, pourtant j'y mettais tout mon cœur. 

Cette Campanie offrait un refuge des plus rassurant et, chaque jour, j'y vivais la douceur, sous un ciel serein et bienfaisant. Peu à peu, la crainte me quittait. J'apprenais à faire mes tâches vite et bien. J'avais un endroit où vivre sans barreaux et de nouveaux dieux à qui adresser mes prières. Contrairement aux autres, ceux-là semblaient m'écouter, du moins, ce qu'ils m'offraient pouvait grandement me satisfaire.

Bien des fois, au petit matin, le maître m'emmenait parcourir ses quelques arpents de terre. Nous grimpions alors jusqu'aux vastes champs d'oliviers, pour admirer en aval les vignobles qui s'étiraient sur les pentes du mont jusqu'à la mer. Chaque fois, le maître s'y posait à l'ombre souvent pour somnoler un peu.

- Enfant, mon père a aidé son père à marier cette vigne aux ormeaux, dans la mesure de ses forces. Il y a de cela bien des lustres. Et il n'avait de cesse de me rappeler : "Par Bacchus, dès que nous verrons ces deux cents jugères de pampres fleurirent les pentes, il nous restera cent jours pour préparer la futaille à recevoir la récolte."

Marcvs avait le regard réjouit sous ses paupières lourdes. Je profitais alors qu'il ferma les yeux, pour savourer avec lui, toute cette nature éveillée par mille petits bruits charmants, sentir chaque particule de ce vent léger, le visage offert à la douceur du soleil. Était-ce cela vivre heureux ? Avais-je ce droit de vivre toute cette volupté ? Je priais ardemment pour que ces instants reviennent durant des lustres encore. Toute cette félicité, c'était à cet homme que je la devais. Je ressentais une telle reconnaissante envers celui qui avait rendu cela possible. Moi qui pensais que Marcvs avait les vices des hommes libres, mais le maître s'était montré si généreux envers moi et me traitait avec tant de bonté. Je souris pleinement de cette fortune qui m'était offerte, et me mit à prier mes dieux, pour que mon maître voie s'écouler sur lui, tous les bienfaits de cette vie.

- Que le miel coule sur ce front téméraire en abondance.

Je me permettais toutes les audaces, à admirer ce profil viril, ce nez légèrement aquilin et cette bouche dont les lèvres au velours incarnat semblaient faites pour être goutées. Le maître avait dû sentir mon regard appuyé, et sans prendre la peine d'ouvrir les yeux, il se mit à sourire, en me lançant sur un ton empreint de malice.

- Les dieux ne désirent pas que tu ailles aussi loin dans tes pensées, Vitvla. Toutes ces idées folles qui te traversent soudain, oublie-les. Sache que ne refuse jamais les faveurs de jolies femmes. Mais toi, tiens-toi loin de moi.

Ses mots s'entrechoquèrent de toute part dans ma tête. Mon cœur prit soudain une cadence trop précipitée, ses battements cognaient ma gorge avec violence. J'avais entendu bien des paroles cruelles durant ma jeune vie qui me heurtaient, mais celles du maître avaient fini par me blesser."

"Chaque soir, avant de s'enfermer dans son tablinum, mon maître sacrifiait aux génies de la maison, à qui ils demandaient protection pour ses affaires, pour sa demeure, mais surtout pour sa famille. J'en faisais partie, autant dire qu'il leur demandait beaucoup.

Il était rare pour moi de voir le maître ces derniers jours. C'est pourquoi, je ne pus m'empêcher de déposer les panières d'olives à mes pieds, afin de pouvoir le contempler tout à loisir.

Désormais, il ne m'était plus permis de l'approcher depuis ce fameux jour où, dans les champs, il avait réduit mes pensées en poussière.

-C'est bien assez, verses-en dans l'autre.

Cachée derrière les lauriers, sa voix grave venait jusqu'à moi comme un vent doux. 

Le maitre sacrifiait dans le plus grand des calmes, avec l'aide du plus jeune de ses esclaves.

-Ajoutes-y de la myrrhe.

J'admirais avec quel soin et quelle douceur, il se livrait à ses dieux. Mais lorsqu'il approcha la flamme de son visage, mon cœur cogna violemment contre ma gorge.

J'étais certaine que le maître m'avait vue à travers le feu, alors que je le contemplais. J'avais la bouche grande ouverte. Ce spectacle au lieu de me réjouir, m'effraya au plus haut point. Non pour la punition que j'allais recevoir pour avoir désobéi aux ordres donnés, mais parce que j'eus la sensation à cet instant de revivre la même épouvantable chose d'il y a très longtemps. Mais qu'était cette chose qui me paralysait soudain ?J'avais beau essayer de fouiller ma mémoire, j'étais en proie à une trop grande agitation. Mes mains, mes jambes, puis tout mon corps se mit à trembler. Je m'affaissais sans force, j'étais assommée.

- Que fais-tu là ? Comment peux-tu abandonner si tôt ton ouvrage ?Le cuisinier était accouru jusqu'à moi et secouait son couteau sous mon nez. Mais en voyant mon visage défait, il rangea aussitôt sa lame dans sa ceinture.

- Mais qu'as-tu ? Relève-toi ! Hâte-toi avant que le maître ne te surprenne.

Gallicvs me houspilla tout bas, tout en me trainant lourdement jusqu'à la cuisine. Il avait beau être petit, il était fort comme un bœuf.

- Vitvla, tu peux te vanter de ta bonne fortune alors que tu me trouves sur ton chemin. Je te vois roder sans cesse dans le giron du maître. Il n'est pas un jour où tu ne t'approches du volet entrebâillé de sa chambre, à pas silencieux. Il te faudra cesser tout cela, que tu le veuilles ou non. Le maître t'a ordonné de garder tes distances. Tu dois obéir !

Ma tête me faisait souffrir. Gallicvs continuait de me marteler de conseils et de menaces, sans jamais reprendre sa respiration. Puis ses mots se perdirent dans la brume de mon esprit douloureux. Tout devint noir autour de moi. Je m'étais effondrée comme une masse en voyant le maître fondre sur moi, dans la nuit. C'était lui, le maitre, c'était lui, l'ombre des enfers."

"Je suis Marcus Cassius Scaeva, centurion de la huitième cohorte de César.J'ai défendu l'une des portes contre les troupes de Pompée.Trois cohortes contre une légion, nous étions en nombre inférieur et pourtant, les ennemis ont fui après avoir décoché pas moins de trente mille flèches sur nous.Mon glaive n'a jamais quitté ma main et mon bouclier en témoignera... il appartiendra à César de s'en glorifier !"Laurence De Greef 

Extrait ©️LDG.ROMANS Tous droits d'auteur réservés INPI

Postée à une volée de marches de la caserne, je me cachais des regards. J'attendais de voir au loin les gladiateurs revenir de la palestre, après leur entrainement quotidien. Sentir l'odeur de la poussière, de la sueur et du sang qu'ils dégageaient en passant près de moi, me galvanisait. D'aucuns avaient ce regard fatigué mais satisfait. Je les enviais.

Après la journée de travail, mon maître offrait à certains de ses servants le loisir d'étudier la lyre, la philosophie ou tout autre art, car, selon lui, celui qui possèdait le savoir pouvait plus aisément le seconder dans ses affaires. Mais je n'en avais que faire, je voulais être ici à me battre avec tous ces frères d'armes. C'était la vie que j'avais toujours connue mais mon maître en avait décidé autrement. Il prenait à cœur de me voir devenir une véritable femme.

- Que fais-tu ici ?

Je sursautais.

J'avais reconnu la voix chaude et grave de mon maître. Il se tenait si près de moi, que je pouvais sentir son souffle sur mon cou. Surprise, tout d'abord, je crus à un rêve. Je fermais les yeux, rentrant ma tête dans les épaules, j'attendais les coups.

- Oui, tu mériterais que je te batte. Regarde-moi !

Doucement, je lui fis face. Marcvs avait toujours cet air de plaisanter même lorsqu'il me punissait.

- Je te croyais depuis longtemps descendue à la ville, pour ta leçon. Depuis quand viens-tu traîner par ici ?

- Depuis le début...

Marcvs montra les dents.

- Ce maudit maître d'école va m'entendre. Je le paie pas moins de cinquante deniers par mois, pour qu'il te dispense son enseignement. Tu n'iras plus seule, puisque je ne puis plus te faire confiance. Tu iras accompagnée d'un pédagogue de mon choix.

- Je n'ai pas besoin de ses leçons, Maître. Je veux rester celle que je suis.

- Tu as trop longtemps reniflé le parfum détestable de tous ces boucs, dit-il en désignant la caserne d'un geste dédaigneux. Avec un corps aussi peu gracieux que le tien, songe à ce que tu pourrais m'offrir avec un esprit brillant.

Je laissais glisser doucement ses doigts sur ma gorge. Je sentais la colère en moi monter.

- Que pourrait bien m'apprendre un maître d'école quand face à toi, tu m'empresses de me faire taire ? Je suis sans éloquence, incapable de trouver les mots pour te plaire. Ne peux-tu pas te contenter de mes silences, ils valent de grands discours.

J'allais trop loin, je le savais mais je ne pouvais réprimer ma fougue devant lui.

- Tu pousses des soupirs dès que te manque l'occasion de te taire, Vitvla. Et le peu de paroles qui t'échappe suffit à me montrer ton cœur. Je te permets cette arrogance qui assouvit l'insatiable stupidité qui est en toi mais veille à ce que cela n'excède pas le doigt d'une main.

Maintes fois, ces derniers mois, je voyais le maître accaparé par ce besoin de placer un mur d'indifférence entre nous. Ce jour, il bâtissait une muraille. J'avais peur de détruire cette paix, cette sorte d'amitié entre nous.

 - Et cesse de me regarder avec cet air las !

- Maître, à trop vouloir me faire aimer de toi, j'en viens à désirer de tout mon corps, briser les côtes à Vénus. La déesse a transpercé mon tendre cœur le jour où tu m'as accueillie en ton sein. Je ne le savais pas alors, je l'ai compris peu à peu. Voilà cent jours écoulés sur des tourments que je n'ai jamais connus et que je ne sais pas combattre. 

- Tu as besoin d'une autre leçon. Avec cette langue empoisonnée à la ciguë, tu vises toujours le cœur. Cependant, je dois t'avertir, Vitvla, le jour viendra où tu finiras par te percer de tes propres flèches.


Ma colère n'eut pas le temps de faire son chemin jusqu'à mon cœur. À peine le maître avait-il prononcé ces paroles que des souvenirs lointains s'éveillèrent en moi. Ma mémoire fulgurante déchira soudain le voile de l'oubli pour me ramener à ce sombre matin d'automne.Durant la nuit, les frimas avaient déposé sur chaque brin d'herbe, des perles d'eau glacées. 

J'étais allongée face contre terre, j'avais perdu mes brodequins, mes pieds, mes jambes étaient à nu. Tout mon corps était douloureux et transis par ce froid humide, que même mon manteau de laine ne pouvait empêcher de me transpercer. Mes paupières lourdes refusaient de s'ouvrir.Un silence étrange régnait. Je sentais l'humus et la mort tout près de moi. D'une main, je cherchais mon arme, allant çà et là dans les hautes herbes, déployant mon bras en tâtonnements fébriles. Je n'avais plus de force. Plusieurs fois, je perdis connaissance.Aux seuls moments de lucidité, cette solitude me livrait à une peur terrible. Il fallait à tout prix mettre la main sur mon arme.Lorsque je l'eus trouvé, la nuit recouvrait doucement les cieux. De mes paupières mi-closes envahies de chassis, je pus malgré tout contempler les premières étoiles.

- Que Jupiter m'achève ! Vois, Ô dieu, comme je me suis efforcée de vivre jusqu'à présent. Je suis fatiguée. Viens à mon aide. Par ta foudre, transperce mon cœur, finissons-en avec cette vie !

La fièvre s'était emparée de moi. C'est ainsi qu'on me retrouva au beau milieu de la nuit. Quelqu'un souleva mon corps que la glace avait rendu inerte. Je sentis un homme me caler tout contre sa large poitrine. Les battements de son cœur devinrent une douce mélodie qui me rassura aussitôt. La chaleur revint en moi. L'homme avait ce souffle chaud doucement parfumé. Il s'employa à me réchauffer tout au long du voyage. Comme c'était bon. Sa proximité me rendait étrangement calme. Était-ce mon dieu qui avait répondu à mon cri ?

-Ô Jupiter, je te rends grâce d'être venu me tirer de cette vie. Comme il est doux de mourir entre tes bras.Je l'entendis rire doucement. 

Non, il n'était pas ce dieu que j'attendais mais il m'avait sauvée. L'homme resserra son étreinte et je m'endormis bientôt, bercée par les secousses de la charrette.

Pourquoi ce souvenir m'était-il soudain revenu ? Qu'est-ce qui l'avait ranimé ? "

"Vers la onzième heure, le maître vint à rentrer à la villa. Des éclats de rire provenant de la cour, détournèrent mon attention de ma tâche. Le banquier Tullivs, sa femme et une jeune fille à la chevelure de feu, avec ce teint pâle et délicat qui caractérise si bien les nobles, lui emboitaient le pas.Je ne pouvais quitter des yeux cette tête flamboyante. Sans doute était-elle leur fille. Marcvs qui ramenait avec lui quelques amis pour la cena, c'était là chose rare. Ils devaient être importants à ses yeux.

Je devais aller avertir tout le monde en cuisine.

- Vitvla ! Ne pars pas si vite !

- Oui, maître.

- Apporte-nous quelques cyathes de ce bon vin de Falerne, en attendant que l'on nous prépare le repas. Il y a les anguilles fraîchement arrivées de ce matin, choisis les plus grosses du vivier.

Marcvs semblait heureux, il avait ce sourire des jours fastes. Comme j'aurais aimé pouvoir répondre à ce sourire radieux, qu'il offrait à présent à la jeune fille.

- Mon cher Marcvs, j'ai demandé à ce qu'on nous fasse porter du vin et ce fromage que j'ai ramené de Toulouse, pour que tu puisses y goûter. Ils sont de ces nombreux délices que j'ai fait parvenir vers nos caves par tonneaux, depuis les Gaulles.Mon maître se pencha en riant vers la jeune femme, pour lui donner un baiser sur la joue.

- Je te remercie, belle Lesbie. Tu as compris quel gourmand j'étais.Tout le monde se mit à échanger sur les plaisirs de la nourriture. Dans cette joyeuse ambiance, Marcvs prit la main de la belle Lesbie, pour la mener vers les lits du triclinium.

Tous ces gestes de tendresse auxquels j'assistais, me remplirent de dégoût. Le maître se livrait, à mon grand regret, un peu trop vite aux charmes de la belle. Oui, je dois reconnaître qu'elle possédait cette délicatesse qu'il admirait tant dans la femme et dont il soulignait si cruellement en moi, l'absence. 

De nouveau, j'entendis, agacée, leur rire. Je me détournais si vite, aveugle aux serviteurs qui apportaient des bassins d'eau pour que mon maître et ses hôtes, puissent se laver les mains, que je faillis renverser celui qui portait les nappes et les serviettes. Furieux, il me lança au passage un coup dans les côtes qui me sortit brutalement de ma rêverie.

- As-tu entendu le maître ? Va vite chercher le Falerne !

Dans mon trouble, j'avais oublier le vin et les anguilles, étourdie que j'étais. Je me maudis de cette faiblesse qui m'avait un instant envahie. Me ressaisir allait prendre du temps, mais j'y parviendrai. Il me fallait retrouver la raison, celle qui m'avait quittée en entrant dans cette maison.

La soirée fut longue, durant laquelle, je me suis efforcée d'accomplir mon ouvrage avec sérieux, et dans un absolu détachement. Je changeais régulièrement les lampes de chaque candélabre, et m'assurai de ravitailler en charbon de bois les braseros qui se consumaient très vite.

Mes regards et mes pensées ne se portèrent plus, ni sur le maître, ni sur aucun de ses convives. Et tandis que je besognais, je devins sourde à leur éloquence et à leurs rires.J'étais résolue à modérer les élans de mon cœur, coûte que coûte. J'étais Vitvla, une battante. Mais, cette fois, j'allais devoir me battre contre mes propres sentiments. J'allais m’interdire désormais, toute jalousie envers le maître.Il devenait de ces dieux que l'on ne peut aimer que d'une certaine façon.

À la troisième heure de la nuit, j'étais épuisée, je pus enfin me retirer pour dormir. Je regagnais les chambres d'où je ne ressortis qu'au petit matin, l'esprit plus clair et le cœur désormais fermé."


"Au retour du printemps, la nature s'égayait doucement à la venue du doux Zéphyr. Sur la plaine s'étalant en douce pente, les arbres fruitiers reverdissaient, et les oiseaux s'en donnaient à cœur joie. Bien souvent l'ondée avait jailli sans prévenir, pour raviver toute cette nature endormie. L'on se sentait revivre.

Les travaux des champs avaient commencé. Dès l'aube, on attelait les bœufs à leur soc. Un long et fastidieux labourage allait redessiner, peu à peu, en gros ou fins sillons, tous les champs stériles que l'on avait incendié.L'automne dernier, certains champs avait été saturés d'un gras fumier. Depuis, les mois lents d'un hiver serein étaient passés sur eux telle une bénédiction. Les solstices s'étant montrés humides, la terre, se rassurait-on autour de moi, allait se montrer plus que généreuse.

Ce qui peut paraître maintenant se dérouler sans anicroche, faillit bien tourner à la catastrophe quelques jours auparavant, lorsque mon maître me confia la délicate mission d'aller jusqu'au port de la ville, en chariot couvert, chercher sa mystérieuse marchandise.

Depuis le port de Pompéi, arrivait en fin d'après-midi, une cargaison de semences d'épeautre provenant de la grande Égypte. Ces graines précieuses avaient coûtées une petite fortune à Marcvs. Nos convois souvent sujets aux rapines, le maître avait envoyé quelques hommes armés, décharger la marchandise.

Une fois chargés, nos deux chariots, en tous points semblables, seraient échangés loin des regards, lors de la traversée de la forêt de chênes.Aucun voleur n'irait jusqu'à penser qu'une simple esclave femelle puisse convoyer seule un chariot plein de ces précieuses semences. Mais, ma nature méfiante me fit échafauder un plan tout au long du chemin qui menait jusqu'au port. J'arrivais comme prévu, vers la dixième heure. Je présentais au contremaître, la tablette que le maître m'avait confiée.

- Des pièces de laine, des étoffes de couleur et quelques draps de lin. J'ai ça en cale. 

L'homme leva les yeux vers moi, surpris.

- Vas-tu décharger tous ces ballots seule ? 

J'allais lui montrer ma force quand, pensant à mon plan, je me ravisais.

- Mon maître m'attend avant la nuit. Aurais-tu quelques hommes pour m'aider à charger mon chariot ? Je te paierai largement. 

L'homme acquiesça sans faire d'histoire et empoigna les quelques pièces que j'avais sorti de ma bourse, qu'il fourra bien vite sous son manteau. Mon chariot plein, je quittais la ville sans attendre. Je pris la direction de la forêt et m'y enfonçais, veillant toutefois à ne pas être suivie. Des voleurs d'étoffes, cela existait aussi, après tout. 

J'arrivais bientôt à la clairière. Les trois hommes que Marcvs avait engagés étaient là à m'attendre. Je les saluai d'un bref HAVE ! Mais mon geste amical ne trouva aucune réponse. Je fus saisie tout à coup d'un étrange malaise. Mon instinct allait bientôt me donner raison. 

À peine avais-je posé le pied à terre, que ces brutes fondirent sur moi comme des oiseaux de proie." 


Marcus achevait à peine sa lettre assis dans son tablinum, quand son jeune serviteur Vinicius entra, l'air catastrophé. -Maître ! Maître ! la nuit commence à tomber et Vitula n'est toujours pas rentrée du port avec la marchandise. Elle aurait dû être là bien avant la première heure du soir. -Ne te mets pas dans un tel état, elle aura sans doute rencontrer quelque obstacle sur son chemin qui aurait empêcher le chariot d'avancer à bonne allure. - Je l'ignore Maître, mais je pressens -Dois-je atteler un cheval pour aller au-devant d'elle ? Elle n'a pris aucune lanterne.-Prépare le chariot en osier et ma monture, je me chargerai moi-même d'éclairer ton chemin. Vinicius se hâta d'obéir et courut se rendre aux écuries. Marcus rangea sa lettre dans son coffret, qu'il mit sous clef. Son front se durcit à l'idée que quelqu'un pouvait toucher à ce qui lui appartenait.

C'était l'une de ces nuits noires, une nuit sans lune. Des heures étaient passées depuis que l'on avait éteint les lampes. La maison était profondément endormie. Pourtant dans l'obscurité quelqu'un pénétra dans le tablinum à pas de loup. L'ombre bien reconnaissable traversa la pièce sans tâtonner. Les pans de la petite armoire du maître s'ouvrirent en silence. Quelques fioles de verres s'étalaient parmi de nombreux autres objets sans grande valeur. Une main se saisit sans hésitation d'un minuscule coffret de bois puis l'ouvrit. Six petits flacons de terre d'aspect quelconque y étaient rangés. Un seul sembla faire l'affaire, le reste fut aussitôt remis à sa place et l'armoire refermée. L'intrus ne perdit pas de temps en disparaissant par la porte-fenêtre du péristyle. Il n'avait pas fait un bruit, pas même le souffle d'une respiration. Comble de malchance pour notre voleur, Marcus assit silencieux dans son fauteuil avait tout vu et semblait si stupéfait par ce qu'il venait de voir, qu'il fut incapable d'esquisser un mouvement durant un instant.Par Mercure, ainsi c'était là toute la gratitude, toute la reconnaissance que cette esclave lui rendait ! Le visage fermé, il se leva pour verrouiller la porte. La colère faisait grincer ses mâchoires. Demain, au petit jour... oui, la punition pouvait bien attendre le petit jour.

© 2022 Louis Voyageur, 10 rue de Chaumont, 75019 Paris
Optimisé par Webnode Cookies
Créez votre site web gratuitement ! Ce site internet a été réalisé avec Webnode. Créez le votre gratuitement aujourd'hui ! Commencer